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Association de Généalogie des Hautes-Alpes

Un procès en adultère au XVIe siècle
Article mis en ligne le 1er janvier 2018
dernière modification le 9 janvier 2018

par AGHA.
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Pierre Mazet avait depuis quelques années succédé à son père dans la boutique familiale, rue Souveraine (act. rue Jean-Eymar) que depuis longtemps on se transmettait de père en fils ainsi que la fabrique de chapeaux installée à l’ arrière où il travaillait avec trois compagnons et un apprenti.
Sa femme, Isabeau, jolie brune, avenante, un peu coquette, nous disent les documents de I’époque, lui avait donné deux beaux enfants. Avec I aide d’une domestique, elle nour­rissait et entretenait bien son monde car maî­tre et compagnons vivaient sous le même toit et a la même table.

Les guerres de religion qui avaient accumu­lé tant de ruines à Gap et dans les environs s étaient apaisées, le commerce avait repris et on vivait heureux dans le jeune ménage.
Tant de bonheur ne devait pas durer : un matin que Pierre Mazet était allé faire réparer un outil de bastissage chez son ami le serru­rier Jacques Dourson, dans la rue des Escouffiers (partie de la rue du Centre qui aboutit à la place Jean-Marcellin), celui-ci le tira à part et lui dit :
— Te siès avisa de ren vès tu ?
— Que vouarès dire ?
— Oh moun brave Piarré, pouyou ren t’affourtir mai aï ousi barjacar. Demanda à ta chambrière que n’en sabé pus long que you.

Ayant compris il sentit un frisson lui glacer les veines et n’insista pas. Rentré chez lui, il eut assez de maîtrise de soi pour refouler sa colère et ne rien laisser paraître de son trou­ble. Il ne pouvait croire à la trahison de son Isabeau qui lui donnait chaque jour tant de preuves de son amour, de sa soumission, de son dévouement. Si cependant elle était coupable ! Oh alors, il serait impitoyable, il ’étranglerait comme un poulet et, à l’égard de celui qui l’aurait détournée de ses devoirs, sa vengeance serait terrible.
Dans l’après-midi du même jour, prenant prétexte d’aller chercher des hortetailles à son jardin de Camargue, il emmena sa domesti­que avec lui, la questionna adroitement, lui laissant croire qu’il était au courant. Ses ré­ponses lui donnèrent la pleine confirmation de son infortune conjugale ; sa femme le trom­pait avec le fils d’un bourgeois de la rue Droite (act. rue Colonel-Roux). Elle allait chez lui à ses jours et ses heures toujours les mêmes ; elle entrait par une cour donnant sur l’andrône du Corteil (rue de l’Odéon).
Il mena rondement et adroitement les cho­ses, si bien que quelques jours plus tard, un sergent (huissier) muni d’un décret du vibailli et deux records arrivèrent à pas de loup devant l’huis de la chambre. Le sergent cria : « Lou Ré coummanda, durbé I » en même temps il poussa la porte dont le verrou n’avait pas été tiré et constata à l’état vestimentaire des deux amants et à d’autres indices non équivoques le délit d’adultère dont il dressa procès-verbal.

Le 21 juillet 1584, à cinq heures du matin, comme à l’accoutumée le bailliage ouvrait son audience : on allait juger Isabeau Mazet. La salle s’emplit à son comble et nombreux fu­rent ceux qui durent rester dehors.
L’interrogatoire du vibailli dénué de toute bienveillance, n’arracha à la pitoyable et san­glotante accusée que des monosyllabes.
La réquisitoire du procureur du roi fut d’une rigueur extrême ; il flétrit le relâche­ment des mœurs pour regretter la salutaire lapidation que la Loi mosaïque prescrivait d’appliquer à la femme adultère. Il rappela le discours célèbre de Caton, l’Ancien, le censeur de la femme. Il invoqua le Digeste et les No­velles pour conclure a un châtiment corporel expiatoire et exemplaire.
La pauvre Isabeau était effondrée sur son banc. Quand son avocat se leva elle sembla se ranimer. Celui-ci dans un magnifique exorde, domina toutes les autorités citées par le pro­cureur du roi, Caton et autres, par celles de l’Evangile : « Qui sine peccato est, primum in illam lapidem mittat » ; que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.
Il exposa les vertus et les mérites de sa cliente jusqu’à la chute, flétrit le séducteur et présenta Pierre Mazet comme un avare et un brutal menant la vie dure à sa femme.
Sa plaidoirie fut émouvante. « Ma cliente, dit-il. n’a cessé d’exprimer le plus profond et le plus sincère repentir à son mari de qui elle implore le pardon, sinon pour elle qui n at­tend plus aucun bonheur, du moins pour leurs enfants. Pierre Mazet qui, je vous l’ai dit, Messeigneurs, est un brutal, ne prononcera pas les simples mots : « je pardonne » qui arrêteraient ipso facto les poursuites. Cependant il a pleinement assouvi sa vengeance. Quand le sergent et les records lui ramenèrent sa femme ; il la flagella avec une telle violence, une telle sauvagerie qu’elle dût s’aliter, les membres brisés, les chairs meurtri et noir de coups. »
« Eh bien, Messeigneurs, puisque se substituant à vous il s’est fait justice lui même, non bis in idem, vous déclarerez qu’il n’est plus recevable en sa plainte ; que la vindicte publique a reçu satisfaction et, à votre tour, vous vous substituerez à lui pour prononcer le pardon qu’il refuse et que sa malheureuse femme attend de votre pitié. »
L’audience fut levée et renvoyée à deux heures de relevée.

Quand la cloche sonna, la foule avait depuis plus dune heure envahi la salle où elle s’ entassait et suffoquait de chaleur. La ter­rasse sur la Muraille était pleine de curieux.
Le bailli suivi de ses six assesseurs fit son entrée dans la salle d’audience ; le silence de la foule venue pour entendre la lecture était impressionnant.
Le bailliages condamna Isabeau Mazet pour adultère « à être dépouillée et battue trois fois de verges, par deux sergents du siège de Gap, au long de la cour de céans et, après estre conduicte un jour de marché, avec deux chapeaux de diverses colleurs en teste, de sorte qu’on les puisse apercevoir, et sa robe retroussée tellement qu’il ne lui demeure que la chemise peu en dessous des genoux, par les rues et carrefours détenue et arrestée l’ espace environ demy heure, pour iller estre vue, mo­quée et gaudy ou huée par le peuple comme luij semblera et au surplus banye à dix ans de ce baillage à peine de tort. »
Autrefois comme de nos jours les poursui­tes pour délit d’adultère étaient subordonnées à la plainte formelle des intéressés qui pou­vaient en arrêter le cours en tout état de cause. Comme de nos jours ces sortes de pro­cès étaient très rares.
Jadis le mari trompé se faisait justice à lui-même par des bastonnades ou autres sévices dont il n’était répréhensible judiciairement que si la mort s’en suivait.
Aujourd’hui, le conjoint trompé pardonne ou se sépare de l’autre purement et simple­ment ou par divorce. Quand par hasard le dé­lit est porté devant le tribunal correctionnel, la peine qui le sanctionne est autrement douce que celle appliquée en 1584 à l’infortunée Isabeau Mazet

Joseph Jouglar

Alpes et Midi du 18 avril 1952
Avec l’aimable autorisation d’ ALPES et MIDI, l’hebdomadaire des Hautes-Alpes et de la vallée de l’Ubaye.
Site web : http//www.alpes-et-midi.fr


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