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Association de Généalogie des Hautes-Alpes

La peste à Gap en 1630
Article mis en ligne le 1er janvier 2018
dernière modification le 8 janvier 2018

par LOPEZ-BEAUME Janine
EPISODES de l’Histoire de GAP
La PESTE de 1630

 « LE COURRIER des ALPES » : N° 345 - Mardi 29 Janvier 1856

Nous n’avons plus aujourd’hui l’horrible spectacle de ces affreuses contagions qui, parcourant le monde et dévastant les contrées, enlevaient en deux ou trois ans un cinquième de la population de l’Europe. Le choléra, malgré son air terrible, est un petit-fils bien dégénéré de la peste, et c’est abuser de la peur de l’arborer à son sujet. Aussi, serait-elle dans notre siècle très rassurée, cette femme célèbre du XVIIIe siècle qui vécut près de 80 ans dans la continuelle terreur de la peste. Dans l’ancien temps, bon nombre de villes vivaient absolument comme cette dame, et elles avaient leurs raisons pour cela, surtout dans la Provence et pays limitrophes. La peste était là plus rapprochée de l’Orient, sa patrie, et d’ailleurs le chaud climat de Provence est aussi favorable à la contagion qu’à l’éloquence et à la poésie. Sans remonter bien haut dans l’histoire et après exacte vérification, nous pouvons constater la présence de la peste en Provence et Dauphiné pendant tout le XVIe siècle et une grande partie du XVIIe siècle ; elle voyageait d’une localité à une autre, s’arrêtant une année sur un point, l’année suivante sur un point différent, mais n’abandonnant jamais entièrement ces deux provinces. Il est facile d’imaginer, que de peindre la désolation des villes aux approches du fléau. Tout le monde devenait cruel en cette triste occurrence. Chaque localité s’isolait complètement, se barricadait, se retranchait chez elle, rompait tout commerce avec ses voisines et ses amies ; des barrières fermaient tous les chemins, des arquebusiers à mine farouche gardaient ces barrières, voyageurs et passants ne circulaient que munis de bons et valables billets de santé, et encore, quand pressait le danger, ces billets n’avaient plus de cours. On ne saurait croire les minutieuses précautions qui présidaient aux rapports des particuliers entre eux, aux rapports même des grands corps de l’Etat avec une ville affligée de la contagion. A DIGNE, en un temps de peste, le parlement de Provence voulut faire connaître aux habitants un arrêt important, mais il ne savait quelle mode de publication employer. A la fin, on choisit un héraut à forte voix, lequel, escorté d’hommes armés, se plaça à l’entrée du pont et se mit à sonner de la trompette à pleins poumons. Les habitants accoururent et se mirent en devoir de franchir le pont, mais on leur cria de rester de l’autre côté, et pour qu’ils comprissent mieux, on les toucha en joue. Et ce fut ainsi, séparé des Dignois par toute la longueur du pont, et défendu par les arquebuses, que le héraut put lire l’arrêt du parlement. Il n’est pas bien sûr que les malheureux aient parfaitement saisi ce dont il s’agissait.

Ces faits exposés, quand nous parlerons tout à l’heure d’émigration, il ne faudra pas donner à ce mot son acceptation la plus large ; l’émigration s’entendra de ceux qui sortent de la ville et se répandent dans les villages ou hameaux de son terroir, et encore ces hameaux et villages ne reçoivent de fugitifs que des gens nobles et titrés, possesseurs de châteaux, maisons ou terres dans lesdits villages, de ces gens très influents sur les paysans par leur nom, leur fortune et aussi les coups de canne distribués à propos. Quant aux pauvres diables et même à beaucoup de bourgeois, s’il leur prenait fantaisie de quitter la ville, ils étaient forcés de camper dans les champs et d’une manière peu agréable, comme nous en verrons plus bas un exemple frappant. Au reste, il n’y avait rien moins que peine de mort contre toute personne convaincue d’avoir communiqué sans permission avec un pays suspect ; je me hâte d’ajouter que cette peine n’était guère appliquée : le délinquant était tenu en prison, drogué, médicamenté, parfumé et frotté pendant de longs jours, et tout était dit.

La police intérieure de la ville, aux approches de la contagion, ne différait pas essentiellement de celle d’aujourd’hui en pareille circonstance ; les rues étaient nettoyées et arrosées, de grands feux allumés aux places et carrefours pour purifier l’air ; les porcs et les bestiaux étaient jetés hors la ville et les chiens errants prestement étranglés. La religion multipliait ses funèbres cérémonies, processions aux chants lugubres, prières des 40 heures, etc.. Souvent, il est vrai, on en était quitte pour la peur, mais ce n’était que partie remise, on le savait, et les exemples du passé ne justifiaient que trop les appréhensions pour l’avenir.

Médecin en 1656 avec son masque caractéristique de l’époque de la peste.
Le long bec renfermait des épices pour atténuer l’odeur des cadavres.
© AGHA

A GAP, il ne s’écoula pas une seule année de 1581 à 1600 sans morts subites attribuées à la peste. En 1600 elle sévit d’une manière générale et fit d’assez grands ravages ; cependant on peut l’appeler la petite peste si on la compare à celle de 1630, la grande peste. Je ferai remarquer en passant que la plupart des villes du sud-est, et un grand nombre dans le reste de la France ont dans leur histoire une petite et une grande peste. GAP ne fut pas moins favorisée de ce côté. De 1600 à 1616 il semble y avoir trêve, mais à partir de cette dernière année jusqu’en 1630, en 1632 surtout, la terreur se répand de nouveau ; des cas isolés éclatent ça et là, c’était le prélude de la grande catastrophe. En 1623 le procureur Louis CHITRON est emporté par la contagion et son cadavre est ouvert pour l’édification des médecins et des magistrats municipaux. Nous arrivons maintenant à la peste de 1630, la seule dont la ville semble avoir gardé la mémoire.

Dans le récit simple et impartial des incidents qui signalèrent à GAP l’invasion de cette effroyable épidémie, nous aurons à signaler de nobles exemples de courage et de dévouement, et aussi des actes de défaillance et de faiblesse : avant d’entrer en matière et pour couper court à toute fausse interprétation, nous devons avertir que tout notre souci est d’exposer les faits avec la plus complète exactitude, et que nous avons puisé aux sources les plus authentiques et les plus irrécusables.

Dans l’été de 1629, la disette régnant à GAP, des bruits de peste commencèrent à se répandre et prirent bientôt une consistance alarmante : de tous côtés la ville était prévenue de se tenir sur ses gardes, et chacun interrogeait avec anxiété les quatre points de l’horizon. De grandes précautions furent prises dès cette époque mais déjà des signes de discorde se montrèrent : certains nobles et notables refusèrent de monter la garde à leur tour aux portes de la ville, pour empêcher l’entrée des étrangers non munis de billets. Les processions, cependant, déroulaient dans les rues de GAP leurs longues files d’hommes, de femmes et d’enfants invoquant le Seigneur en gémissant, et le suppliant d’épargner son peuple. L’année 1629 et les six premiers mois de 1630 passèrent assez tranquillement mais le 3 Juillet, il y eut dans GAP plusieurs cas foudroyants : la peste venait d’éclater.

La laideur et la saleté des villes de Provence sont proverbiales. Par ces deux qualités, GAP, géographiquement placée entre le Dauphiné et la Provence, méritait bien d’être comprise en cette dernière province. Deux artères principales, les rues Droite et Souveraine, courraient parallèlement dans toute la longueur de la ville, entre ces deux voies se trouvaient de noirs et repoussant amas de maisons, percés de petites ruelles malsaines privées d’air et de soleil et toutes semblables à la célèbre rue Passe-Vite. La place Saint-Arnoux, aujourd’hui assez agréable, malgré son irrégularité et ses étranges bâtiments, était en 1630, couverte d’habitations d’un aspect maussade. De temps à autre, il est vrai, la vue se reposait délicieusement sur un cimetière jeté là au milieu des maisons, autour d’une église ou d’une chapelle. Pendant tout le moyen âge, en effet, et presque jusqu’à la révolution, les morts dormaient pêle-mêle avec les vivants sous prétexte d’être plus proches de notre sainte mère église. Cette coutume respectable avait certainement de graves inconvénients, aux époques de contagion surtout ; aussi a-t-elle disparu dans toutes les villes, et n’est-elle plus suivie que dans quelques villages pleins d’entêtement et d’opiniâtreté. Dans une ville de ce genre, l’atmosphère était humide, malsaine et les habitants faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour la corrompre d’avantage. Partout d’immondes écuries, des étables, des monceaux de fumier ; les porcs errant par les rues, se visitaient en bons voisins, toutes sortes d’animaux vivaient en pleine confraternité ; il y avait en ville beaucoup plus de bêtes que de gens, et malheureusement ce n’était point les bêtes qui mourraient de la peste. Que l’on juge des ravages d’une épidémie venant à éclater dans cette réunion de bouges et d’horreurs, et l’on comprendra la terreur de GAP au 3 juillet. Le bureau de santé, on dirait aujourd’hui avec une science de bon goût, le bureau d’hygiène publique, fonctionnait depuis quelque temps ; mais à cette assemblée législative, il fallait un pouvoir exécutif, c’est pourquoi, il était d’usage, en de graves circonstances, d’élire à côté des consuls un magistrat qui, sous le nom de « capitaine de santé », était chargé d’une grande partie de la police municipale, veillait à la propreté de la ville et faisait exécuter les prescriptions du bureau de santé. Tant que le danger n’était pas très fort, le bureau de santé tenait régulièrement ses séances, mais la mort, la maladie, la peur et l’émigration ne tardaient pas à le dissoudre, et le capitaine de santé se trouvait alors investi de pleins pouvoirs ; il était à la fois, législateur, consul et même juge en quelques parties.

Le premier capitaine de santé élu par les habitants fut un M. BUISSON, sacristain, homme connu par son fanatisme et ses violences au sein du conseil municipal. Ce pieux énergumène se signala cette fois par sa timidité, et le 29 Juillet il s’enfuyait de la ville sans cause plausible. M. GAY le remplaça.

La plus grande difficulté était de trouver des gens qui voulussent bien soigner les malades. De nos jours les recherches ne seraient pas longues : les bonnes sœurs de charité se présentent toujours au moment du danger, elles sont toujours calmes même en ces heures terribles où la mort frappe autour d’elles à coups redoublés ; mais en 1630 il n’en était pas ainsi. On songea tout naturellement à convertir en infirmiers les religieux des trois couvents de GAP, et voici ce qui se passa à cette occasion. Le 4 juillet, lendemain de l’invasion du fléau, le père Charles de St-Maurice, en tournée d’inspection à GAP, rassembla les religieux des trois couvents et leur proposa de servir les pauvres malades et de leur prodiguer les secours spirituels et temporels. Les Dominicains et les Cordeliers refusèrent sous divers prétextes ; les Capucins, au contraire, se montrèrent tout dévoués et parfaitement disposés à répondre à l’appel qui leur était fait. L’évêque de GAP leur donna le pouvoir d’administrer les sacrements, et le 17 juillet, au moment où le fléau, qui avait suivi jusque là une marche assez lente, atteignit une plus grande densité, les pères André – nous l’avons déjà vu en présence de Louis XIII – Jovite et Georges sortirent du couvent pour aller prendre leur poste d’honneur à l’infirmerie. Ils parurent au réfectoire, la robe retroussée et le long bâton à la main, se mirent à genoux, se recommandèrent aux prières de leurs frères et, après les avoir embrassés avec effusion, se séparèrent d’eux avec tendresse et amour. Ces trois hommes courageux se rendirent à l’infirmerie située à quelques pas de leur couvent, au champ de Commanderie, sur un terrain avoisinant l’usine à gaz actuelle. Un mois après, les pères Jovite et Georges étaient morts, et le père André était bien malade. Ajoutons que ceux qui tombaient étaient sur le champ remplacés, et que le frère Humble, le compagnon du père André dans sa visite à Louis XIII, se signala parmi les plus dévoués. Tandis que les Capucins donnaient ce mémorable exemple d’abnégation et se sacrifiaient pour le salut de tous, le clergé séculier, depuis l’évêque jusqu’au dernier vicaire, avaient quitté la ville à l’exception d’un pauvre prêtre, messire Nicolas qui se tint caché et que nous retrouverons plus tard. Le pasteur protestant et les Anciens ne montrèrent pas plus de courage. Le 10 juillet, après avoir distribué 20 livres aux pauvres de la Religion réformée, le ministre et la plupart des membres du consistoire s’étaient retirés. Seul le sieur MAILLARD, diacre et maître d’école, n’abandonna point la ville : pendant toute la durée de la contagion, il fit sonner la cloche les jours de prédication et de prière, pour appeler les fidèles au temple ; il la sonna lui-même quand fut emportée par le fléau la campannière, donne Catherine. Cette désertion des dignitaires protestants et une faute énorme. Les religions naissantes doivent être plus dévouées que les autres et se distinguer par leur zèle charitable sous peine de dépérissement, et d’ailleurs il est inutile d’afficher tant d’austérité et de stoïcisme si l’on veut donner l’exemple de la faiblesse. Le clergé catholique manquait également à tous ses devoirs, mais heureusement pour lui, était en quelque représenté par les Capucins, dont la conduite est au-dessus de tout éloge.

La ville de GAP n’étant pas en ce temps-là abondamment pourvu de drogues et de médicaments, un contrat avait été passé le 9 juillet entre les consuls et les pharmaciens : une somme de 900 livres, mise à la disposition de ces derniers devait suffire aux premiers approvisionnements ; ces messieurs s’engagèrent à bien et fidèlement servir de leur art d’apothicaire tous les malades, manants et habitants de ladite ville et son terroir ; la commune paierait les fournitures faites aux pauvres personnes insolvables selon le taux et liquidation à faire par les médecins. Cet accord donna lieu dans la suite à de vives contestations que nous rapporterons en leur temps.

Comme je l’ai dit, l’infirmerie était au champ de la Commanderie, et avait une succursale au couvent même des Capucins ; tout auprès, sur les rives de la Luye, plusieurs hommes travaillaient jour et nuit à creuser des fosses ; parfois dégoûtés du métier et n’étant pas payés régulièrement à trois sous la fosse, ces ouvriers se mettaient en grève et il fallait l’intervention du capitaine de santé et les exhortations du père André pour les retenir. Non loin de l’infirmerie s’élevaient les cabanes de santé, sorte de Lazaret où les convalescents faisaient longue quarantaine avant d’être remis en liberté. Aux portes de ces deux établissements veillait soigneusement un piquet d’hommes armés, très chers payés, et commandés par le sergent LAFLEUR, sorte de bel esprit qui n’était pas ennemi de l’argent. Ces postes dépendaient du capitaine du guet, magistrat municipal élu dans les jours de danger et de guerre, chargé de faire faire bonne garde aux portes de la ville et dans tout son terroir, pour empêcher l’entrée des étrangers et réprimer les désordres s’il y avait lieu.

Je laisse aux médecins le soin de décrire exactement la marche et la nature de la maladie, à l’aide de quelques renseignements épars ça et là, et surtout de la nomenclature des drogues employées au traitement.

Le malade était d’abord atteint d’une fièvre violente ; bientôt survenaient les bubons ; des dérangements intestinaux se déclaraient quelquefois ; il y avait des cas foudroyants qui emportaient le patient en quelques heures, mais la mort survenait ordinairement le 4e ou 5e jour. Le mal était combattu avec le musc, la thériaque ; le mitridat, l’alkermia, l’ambre gris, la canelle, la résine, la muscade, la giroffle, la poudre d’hyacinthe, les pillules de Ruffi, l’onguent apostolorum, l’onguent dessicatum rubrum, l’éfgyptiac, l’huile de scorpion, l’eau scabreuse, le chardon bénit et autres drogues au nom barbare ; il y avait encore, mais sans doute à l’usage des convalescents un peu gourmets, de l’écorce d’orange et de citron, de l’anis confit, du sirop de coing ; des griottes et des prunes confites, etc..etc.. On faisait emploi des vésicatoires, des purgatifs, des lavements, et les bubons étaient traités par cataplasmes avec thériaque. Dans les épidémies graves, la thérapeutique préservatrice a de très grands avantages sur la thérapeutique curative. Ainsi, avec un peu d’attention, il paraît, en général, très aisé de se préserver du choléra ; il ne l’est pas autant de s’en guérir. Pour la peste, il était certainement moins facile de la prévenir, parce qu’elle est contagieuse, cependant les soins des hommes de l’art s’étaient plus spécialement portés de ce côté, et l’on avait réussi, à l’aide de thériaque et d’hyacinthe, à composer des boîtes préservatrices célèbres dans le Dauphiné à cette époque, et dont tous les habitants de GAP et de son terroir étaient munis. Ce qui paraît avoir manqué à la ville, au commencement de la contagion, ce sont les médecins : ils étaient au nombre de deux : l’un M. SANTON, fut bientôt emporté par le mal ; l’autre M. Jean ARNAUD était un homme moins qu’ordinaire.

Il paraît difficile de suivre jour par jour la maladie dans sa marche ; les habitants de GAP n’écrivaient pas volontiers leurs mémoires, surtout en un temps d’épidémie, et cependant nous ne perdons aucun des principaux incidents de cette triste époque, parce que dans les assemblées générales convoquées hors de la ville, en plein air, on s’occupe un peu de toutes choses ; les hommes deviennent bavards dans les moments de danger, ils aiment à se plaindre, à raconter leurs impressions, à développer leurs craintes. Ainsi dirent les Gapençais, et ces délibérations, sources officielles s’il en fut jamais, nous permettent de faire un récit très complet.

A la fin de juillet la ville de GAP était un séjour de deuil et de désolation ; les secours dont ne sont jamais privés les faibles et les malheureux, les secours de la religion, manquaient presque entièrement. Le service divin était interrompu, les cadavres pourrissaient littéralement dans les rues ; de temps à autre, un Capucin allait d’un pas rapide, escorté de pauvres et de gens terrifiés, portant le St-Sacrement à un moribond ; au bruit de la sonnette qui le précédait, à l’aspect des fanaux et des cierges qui l’accompagnaient, les rares habitants restés en ville se mettaient à genoux et priaient autant pour eux-mêmes que pour le malheureux agonisant. L’administration consulaire n’avait cependant pas quitté son poste, secondée par M. Anthoine de BUISSON et quelques autres notables en bien petit nombre, mais la désertion faisait chaque jour des progrès en présence de ce terrible fléau qui, en trois semaines, avait déjà fait plus de 250 victimes. Le plus grand désordre régnait dans la cité ; rien n’était assuré, ni les approvisionnements, ni le service des malades, ni le transport des morts. Le sacristain BUISSON avait plutôt songé à se sauver qu’à sauver les autres ; son successeur, le capitaine GAY, manquait d’énergie et d’ailleurs la mort était dans sa famille et devait bientôt l’emporter lui-même. Le coadjuteur du capitaine de santé, le sieur LA TELLE venait de perdre son fils, et le chagrin l’avait rendu malade : le sieur de CAMARGUE, capitaine du guet, veillant au chevet de sa femme agonisante, ne soupirait qu’après un prompt départ, le seul remède qui put la sauver ; le second consul BELLON venait de s’aliter pour ne plus se relever. Nous lisons ces affligeants détails dans le procès-verbal de la délibération du conseil général tenu le 8 Août, derrière PUY-MAURE, dans la terre de Jean BELIN, avocat. Le procureur JUVENIS, premier consul, après avoir exposé cette déplorable situation ajoutait : « Pour moi, il a plu a Dieu de m’enlever ma femme, ma fille, un valet et une servante ; je demande qu’il plaise à la compagnie m’accorder quinze jours de retraite, pour que je puisse mettre ordre à mes
affaires ». Ce congé lui fut accordé et la mort l’enleva dans l’intervalle, au grand regret de tout le peuple. Dans cette séance du 8 août, le sieur BRUNET BLOCARD, secrétaire de la communauté, à peine convalescent, demanda à sortir de GAP pour changer d’air. La permission lui en fut adonnée ; ce malheureux erra quelques temps dans la campagne, frappant à toutes les portes et repoussé de partout ; il se fit alors construire une misérable hutte au pied de la montagne de CHARANCE où il demeura 32 jours au milieu des incommodités, comme il le racontait plus tard, puis dans une grange des environs, où il payait bien cher les provisions qu’il achetait. Enfin M. Jean ARNAUD, médecin, après avoir essayé d’exposer les moyens qu’il employait pour combattre la contagion, déclare qu’il faut songer à purifier la ville et purger l’infection qui est dans icelle, laquelle infection est si violente qu’il croit véritablement qu’elle a infecté l’air. Cette pompeuse sottise ne donne pas une haute idée de la capacité de M. ARNAUD, aussi s’empressa-t-on de demander médecins à GRENOBLE, et M. Anthoine de BUISSON, appela en toute hâte son frère Jacques de BUISSON, médecin à LUNEL.

 « LE COURRIER des ALPES » : N° 350 – Mardi 4 Mars 1856

Dans le temps de contagion, nous l’avons vu plus haut, la devise « chacun pour soi » était généralement admise et pratiquée : en 1630, TALLARD fit exception à la règle et vint généreusement offrir ses services à la ville de GAP. Je n’ai pas le goût des réhabilitations paradoxales, mais je n’ai jamais compris la cause des railleries décochées à l’adresse de TALLARD. Faut-il chercher cette cause dans la rivalité des deux communautés pendant les guerres de religion ? Mais alors ce n’est point GAP qui joue le plus beau rôle. Nous montrerons plus tard le simple village devenant le boulevard du catholicisme, nous serons saisi d’étonnement à l’aspect de tant de persévérance et, je le dis sans exagération, de tant d’héroïsme. Le spirituel et charmant poème de M. FAURE prouve une fois de plus qu’il y a de par le monde des filous fort adroits ; mais les faits et gestes d’un audacieux aventurier ne sauraient porter atteinte à la réputation d’une localité ; il vaut toujours mieux être trompé que trompeur. Si Messieurs de GAP connaissaient mieux leur histoire, ils garderaient pour une meilleure occasion leurs piqûres d’épingles ; ils sauraient que leur cité, en proie à la plus cruelle épidémie, abandonnée de ses voisins, privée de meuniers et de boulangers, courait les plus grands dangers si TALLARD, contrairement aux traditions, aux coutumes reçues, ne fût venu à son secours, ne se fût chargé de moudre son blé et de cuire son pain ; services inappréciables dans les circonstances et qui faisaient dire plus tard à M. de BUISSON :
« Nous devons une grande reconnaissance aux habitants de TALLARD ; sans eux, nous serions tous morts de faim ».Peut-être serait-ce faire tomber bien des préjugés que de mettre ainsi en lumière certains faits inconnus ou oubliés, nous serions plus indulgents les uns pour les autres, et souvent nous pardonnerions le mal en souvenir du bien.

Les offres de TALLARD, transmises à l’assemblée générale du 8 août, furent acceptées avec empressement. Au reste toutes les questions proposées à ces réunions étaient résolues d’urgence : les citoyens s’effrayaient d’être agglomérés en grand nombre sur le même point ; ils se parlaient volontiers, mais d’un peu loin ; et ne s’aventuraient même pas à signer les délibérations, à toucher la plume ou le papier déjà touché par un autre. Les registres de cette époque ne sont signés en effet que par le secrétaire BRUNET-BLOCARD, attendu, dit-il, le temps de contagion où nous sommes.

Le surlendemain de cette assemblée, le capitaine GAY était gravement malade, et ce fut alors que M. Anthoine de BUISSON, sans élection régulière, mais à la prière de tous, s’empara résolument des fonctions de capitaine de santé et devint ainsi, pour plus de trois mois, le dictateur de la ville. Au sein des calamités publiques, quand tous les cœurs sont tremblants, tous les courages à terre, quand le peuple, dominé par une indomptable frayeur, flotte incertain, éperdu, sourd aux conseils, aux menaces, insensible même aux châtiments, s’il se présente un homme froid, énergique, marchant la tête levée et le regard calme au milieu des ruines, chacun se rattache à lui, se donne à lui tout entier : il lui faut alors s’oublier complètement pour sauver les autres, il lui faut dominer les rebellions de la peur, briser tous les obstacles, penser et agir pour ces milliers d’hommes dont il est la seule espérance, et surtout, il ne doit pas compter sur la reconnaissance de ceux qu’il a sauvés. Tel fut M. de BUISSON pendant la peste de 1630 ; cinquante ans plus tard, nul ne songeait à lui, et mes lecteurs d’aujourd’hui auront sans doute demain oublié jusqu’au nom de ce courageux citoyen.

Le nouveau capitaine de santé se mit à l’œuvre avec une prodigieuse activité ; il fit sortir de GAP les habitants qui n’avaient pas le cœur assez ferme pour braver la peur, et, avec les quelques hommes de sang-froid qui se dévouèrent à sa fortune, il entreprit, le mot est textuel dans sa bouche, de faire de l’ordre avec le désordre. La ville était encombrée de cadavres oubliés dans les maisons, dans les étables, dans les rues : il la nettoya de fond en comble, il accumula à GAP des approvisionnements de toutes sortes, pourvut au bien-être des malades, fit des règlements sévères pour maintenir le bon ordre dans l’infirmerie et dans la ville, réussit à trouver des bouchers dans un moment où tous les bouchers de GAP étant morts ou mourants, personne ne voulait exercer ce métier, fort dangereux, à ce qu’il semble, en temps de peste. Ce fut lui qui s’entendit avec les habitants de TALLARD pour la cuisson et le transport du pain, lui qui manda des médecins de tous côtés, lui qui fit venir de GRENOBLE des parfumeurs pour désinfecter la ville et des « galopins », sorte de gens que l’on désignerait aujourd’hui sous le nom trivial mais énergique de « croque-morts ». A la vérité il foulait aux pieds la stricte égalité. Ainsi, dans un moment où la ville manquait de vin, un sieur AYME, fugitif, refusa les clefs de sa cave, la cave fut ouverte de force et le vin mis à la disposition de la municipalité. L’assemblée générale sanctionna cet acte d’arbitraire, en déclarant avec raison que tous les citoyens étaient tenus d’assister les malades en cette occasion d’épidémie.

M. de BUISSON savait bien, d’ailleurs, que l’argent vient à bout de toutes choses. Un instant le découragement se mit parmi les officiers municipaux, parmi les employés et les salariés. Il faut l’entendre alors, prodiguant aux uns et aux autres les promesses, les assurances formelles, si ce n’est par dévouement que vous travaillez, leur dit-il, travaillez au moins par intérêt, de cette crise vous sortirez plus riches et, en même temps, environnés de la considération générale. Et ailleurs, dans l’assemblée générale du 25 Août : « Vous ne pouvez, s’écriait-il, trouver personne qui veuille soigner vos malades pour 10 liards par jour…N’oubliez pas que les malades de l’infirmerie ne peuvent être servis qu’à force d’argent, que, sans argent, la ville continuera en désolation et sera délaissé de tout le monde ; il faut donc accorder des récompenses à ceux qui s’exposent pour son service afin de les obliger à bien faire. Quant à moi, si j’essaie de faire de l’ordre avec ce désordre, ce n’est point pour de l’argent mais par inclination et affection à servir fidèlement ma patrie. » L’assemblée, entraînée par ces mâles paroles, augmentait les gages et les traitements, et, pour subvenir aux dépenses, acceptait l’offre de 15.000 livres, faite spontanément par M. le comte de TALLARD.

J’aborde maintenant une série de faits déplorables et de nature à jeter un peu de défaveur sur certaines personnages du temps. Le régime municipal de GAP, démocratique à son origine, avait, après bien des vicissitudes, dégénéré en aristocratie. Des ordonnances royales, des arrêts du parlement, renouvelés tout récemment avaient imposé à la ville deux conseils, l’un de 60 membres, l’autre de 24, et aboli du coup les assemblées générales. Je ne puis entrer ici dans beaucoup de détails, je dirai seulement que ce régime était tellement imparfait, que dans les graves occasions et par la force des choses, ordonnances et arrêts étaient mis en oubli et que l’on faisait appel au peuple tout entier. Ainsi arriva-t-il en 1630 et par la meilleure des raisons, à savoir que les nobles et notables bourgeois s’étaient retirés au loin et ne voulaient pas s’occuper des affaires de la ville. Tout à coup, dans les premiers jours de septembre, ces émigrés attaquent M. de BUISSON et les officiers municipaux. A la tête se trouvaient les membres de la famille de FLOTTE de MONTAUBAN, M. d’ABBON de REYNIER, M. du MOLLIN, M. de CHAMPNEBON, M. de MONTJOLLY et plusieurs prêtres, parmi lesquels M. l’abbé LATIL. Ces Messieurs se bornèrent d’abord à se plaindre de l’emplacement choisi pour la tenue des assemblées générales ; ce lieu, disaient-ils, était trop près de la ville, trop dangereux ; les villages où ils étaient réfugiés finiraient par ne plus les laisser sortir, ou ne plus les laisser entrer, et cependant ils avaient intérêt à savoir comment on administrait les affaires de la ville et ce qui se passait aux assemblées. Ces derniers mots sentaient la défiance, et quand l’opposition se fit jour dans l’assemblée du 8 septembre, M. de BUISSON aborda résolument la question.

« Je suis étonné, dit-il, de voir une pareille opposition de la part d’individus qui se sont sauvés dès le commencement de la maladie et ont laissé les autres pourvoir à toutes sortes de maux ; ils ont abandonné la ville de leur ferme industrie et maintenant ils veulent conduire à leur gré cette compagnie de gens de qualité et d’autres honnêtes gens qui ont toujours demeuré au péril de leur vie pour secourir la ville et s’employer à y empêcher les désordres. Les opposants d’aujourd’hui n’ont jamais voulu se trouver aux assemblées qui se sont tenues ici ou ailleurs ; d’une pareille conduite il sortira des divisions et nullement le bien public ; au lieu de prier Dieu de nous délivrer, ils ajoutent un second fléau au premier ».

Après quoi, il rend compte de la situation de GAP. Le vénérable père André prend alors la parole et fait le plus grand éloge de l’administration du capitaine de santé : « Depuis qu’il est à la tête, dit-il, l’ordre règne à l’infirmerie et au dehors : rien ne manque, ni pain, ni vin, ni remèdes, le nombre des décès est aujourd’hui moins considérable ( 8 septembre) à cause de la bonne nourriture donnée aux malades ». On allait passer au vote, et le résultat n’était pas douteux, quand le prêtre Guilhem LATIL proposa doucereusement de renvoyer l’assemblée à un autre jour ; c’était gagner du temps, reculer une défaite inévitable, et préparer de nouvelles armes pour un autre combat. La proposition appuyée par MM. De REYNIER, de MONTJOLLY et du MOLLIN, fut vigoureusement combattue par M. Gaspard COMBASSIVE indigné de ces manœuvres insinueuses et perfides :

« On veut, dit-il, tenir cette assemblée comme illégitime, et les propositions de M. LATIL et autres n’ont d’autre but que d’obtenir cette déclaration. Eh bien ! l’assemblée délibèrera, et, au besoin, nous aurons recours au parlement contre ces perturbateurs du repos public. Je vous dénonce, à mon tour, une assemblée qu’ils veulent tenir mardi et cela à l’insu de votre gouverneur, à l’issu de vos consuls : déclarons nulle cette assemblée projetée, déclarons la incapable de délibérer et désavouons tout ce qui s’y peut faire. »

Cette vigoureuse apostrophe termina la discussion ; le vote donna une assez forte minorité à la proposition de M. LATIL, mais la majorité, conformément aux conclusions de M. COMBASSIVE, déclara illégitime toute assemblée tenue à l’insu du gouverneur et des consuls, menaça de poursuites devant le parlement tous ceux qui pourraient y assister, afin de faire châtier ceux qui, par leurs divisions, veulent réduire la ville en ruines de désolation, elle pria, en outre de M. de BUISSON de conserver sa charge pendant toute la durée de la maladie. La cabale était donc battue pour le moment ; ce fut alors qu’elle lança dans le peuple, contre le capitaine de santé et les officiers municipaux, les accusations de malversations et de voleries.

 « LE COURRIER des ALPES » : N° 355 – MARDI 8 AVRIL 1856

Les assemblées tenues sans la participation des consuls et du gouverneur de la ville avaient été déclarées illégitimes et factieuses. Les opposants, pour tourner la difficulté, voulurent se rendre favorable le gouverneur, et le prièrent d’autoriser l’assemblée qu’ils désiraient convoquer. M. du SAIX, gouverneur, était prudemment éloigné de GAP ; il avait la plus mauvaise santé du monde ; quand la migraine ne le tourmentait pas, c’était un mal de jambe, si ce n’était pas un mal de jambe, c’était un gros rhume. Mais tout cela ne l’empêchait pas d’être un homme intègre et loyal, il refusa d’écouter les insidieuses propositions de MM. Les nobles. Force fut donc à ces derniers de s’accorder avec les consuls, et ce fut à la demande des officiers municipaux qu’une assemblée générale fut convoquée pour le 8 septembre, à la TERRASSE, territoire de MONTALQUIER. Là devaient enfin éclater ces accusations répandues dans le public contre les autorités municipales. Les plus terribles révélations allaient sans doute accabler ces hommes que le vulgaire considérait comme des gens dévoués, honorait comme des sauveurs. En effet, sommés de s’expliquer, les nobles par Torgane de M. de FLOTTE de MONTAUBAN-JARJAYES, déclarèrent que des bruits de malversations étaient venus jusqu’à eux, et que M. de CHAMPNEBON était chargé par eux de soutenir l’accusation. M. CHAMPNEBON prend la parole au milieu de l’attention générale :

  • « On a parlé, dit-il, de malversation et de voleries, mais l’accusation a été reconnue fausse et calomnieuse ; M. de BUISSON et ses coadjuteurs ont agi en gens de bien ; ne parlons donc plus de cela, et délibérons sur les affaires de la ville. » –

Cette reculade inattendue produisit le plus triste effet. M. de BUISSON, inspiré par une juste indignation, accabla de railleries et de sarcasmes « ceux qui au plus fort du danger l’ont placé au poste le plus périlleux, et qui commencent à relever la tête aujourd’hui que la maladie semble toucher à sa fin »
Ses paroles sont autant de coups de massue appliquée sur la tête de ses calomniateurs. Il termine par ces mots :
« Nommez un autre qui soit plus capable et plus agréable pour remplir une charge que je ne veux plus conserver »
Les opposants ne répondirent pas un mot ; on leur cria de préciser leurs accusations, on fît appel à tous ceux qui avaient à se plaindre, nul ne se présenta que le courageux père André venant rendre témoignage des immenses services rendus par M. de BUISSON. La discussion fut alors fermée par un mot sinon très ingénieux, au moins fort raisonnable de M. de SAIX

  • Une autre fois, dit-il, avant de se plaindre, il sera bien de s’assurer de la vérité des accusations -

Après quoi, toute l’assemblée y compris M. de MONTAUBAN et ses adhérents, vota de chaleureux remerciements à M. de BUISSON et aux autres officiers municipaux et supplia le capitaine de santé d’exercer sa charge jusqu’à la fin de la maladie, avec plein pouvoir et commandement pour assurer le soulagement et la sécurité de la ville.

Je n’ai besoin d’ajouter aucune réflexion à ce simple récit. Quand des fugitifs, cachés dans les hameaux les plus reculés, sortent tout à coup de leurs tanières pour accuser les hommes qui se dévouent au salut commun, ils ne méritent que le mépris et l’indignation. Heureusement nous en avons fini avec ces fâcheux incidents.

D’autres assemblées générales, mais sans beaucoup d’importance, se tinrent les 17 et 24 septembre. Celle du 29, tenue à LACHAU, offre un certain intérêt. On avait remarqué qu ’à la suite de chacune de ces assemblées, les morts subites se multipliaient ; dans les moments de peste, il fallait se garder d’agglomérer un grand nombre d’hommes sur un même point ; c’était là un principe reconnu, mais violé tous les huit jours par la convocation de tous les citoyens. Pour remédier à ce mal, on décida la création d’un conseil particulier composé de douze membres et chargé de l’administration des affaires de la cité, sauf dans les circonstances graves. Le capitaine de santé et le père André exposent ensuite la situation de la ville : les décès sont rares, les malades touchent à la convalescence ; dans quelques jours, le travail de désinfection et de parfumement de toutes les maisons de GAP sera terminé. Cependant, il ne faut pas encore se hasarder à ouvrir les portes à tout le peuple ; les vendanges approchent, il est vrai, mais il vaut mieux perdre un petit profit que s’exposer à une rechute. L’assemblée décida que les vendanges ne commenceraient pas avant le 15 Octobre ; que le règlement fait par le capitaine de santé au sujet de la rentrée en ville, serait exécuté dans toute sa sévérité, et que l’on remercierait les deux médecins de GRENOBLE dont l’un était toujours malade et l’autre toujours à la chasse. Le 3 octobre, le peuple se croyant totalement débarrassé de la contagion, et toujours sage et prudent comme un enfant, se rua sur les portes de la ville pour les enfoncer ; les soldats furent obligés de faire usage de leurs armes.

Cependant le mal touchait à sa fin. On voulut par une cérémonie imposante marquer le terme des malheurs de la ville, frapper vivement l’imagination du peuple et rendre au ciel de solennelles actions de grâces. Le 4 octobre eut lieu le parfumement général de la cité. Dans l’après-midi après une exhortation du père André, les Capucins, les consuls, la commission des douze et les autres officiers municipaux, accompagnés de tous les pestiférés convalescents, se réunirent en procession et firent le tour de la ville. A chaque coin de rue, le cortège s’arrêtait ; les notables, avec des flambeaux bénits, mettaient le feu à des parfums bénits, aux bruits des mousquetades et des acclamations ; les cloches des couvents tintaient, les chants religieux montaient dans les airs, et beaucoup d’assistants, dit le procès-verbal, versaient des larmes de joie. La procession rentra à l’église cathédrale où messire NICOLAS, pauvre prêtre demeuré en ville, fit des actions de grâce et chanta le salut. Avant de se séparer, on décide que pour dimanche prochain, 6 octobre, les curés seraient mandés et priés venir dire messe et faire leur devoir. Ce jour-là, en effet, M. Guilhem LATIL vint dire la grand’messe au grand autel de l’église Saint-Arnoux, après quoi, le père ANDRE prêcha très doctement, et le soir, le capitaine de santé réunit dans un festin tous les capucins et les notables de GAP. Mais les épidémies ne quittent qu’à regret le théâtre de leurs fureurs, secondées bien souvent, il est vrai, par l’imprudence des peuples ; il y eut une recrudescence dans le courant d’octobre, aussi les prêtres et les chanoines ne rentrèrent-ils qu’à la fin du mois, sans vêtements et sans pain, et réclamant pour vivre les arrérages de leurs dîmes. La ville leur donna ce qu’elle put, c’est-à-dire fort peu de choses, mais enfin le service divin fut rétabli, la santé publique se raffermit de plus en plus ; restait à se mettre en garde contre les dangers d’un autre genre.

Les habitants rentrés jusqu’à ce jour, s’affranchissaient de toutes précautions ; n’écoutant que leurs intérêts, ils voulaient introduire en ville des bestiaux et des fourrages, or, des exemples cruels avaient déjà prouvé les pernicieux résultats de pareilles fautes. Il fallut que M. de BUISSON luttât avec énergie contre les tentatives insensées de la population. Ce n’était pas tout. Un grand nombre de maisons étaient ouvertes et abandonnées, soit que les propriétaires fussent morts, soit qu’ils fussent en fuite. D’un autre côté, malgré les mesures prises au début de la maladie, beaucoup d’étrangers, fuyant la peste des pays voisins, gens sans aveu, vagabonds, soldats licenciés, prétendus pèlerins, vermine dont on ne se peut faire de nos jours une idée, avaient réussi à pénétrer, non pas dans la ville, mais sur son territoire.

Une fois entrés, ils n’avaient pu sortir parce que tous les débouchés étaient soigneusement fermés. Pendant la peste, ces gens là s’étaient tenus cachés dans les hameaux, dans les montagnes, dans les bois, maraudant de tous côtés, volant pour manger ou se nourrissant d’herbes et de racines. Un certain nombre, atteints de la peste, était rentrés à l’infirmerie, et quand le fléau cessa, convalescents et autres reparurent au grand jour. Il y avait donc aux portes de GAP plusieurs centaines d’individus affamés, déguenillés, terribles, vociférant contre les gens de la ville, flairant de loin les maisons et les magasins abandonnés, exerçant de grands ravages dans les campagnes, dévastant les jardins et s’efforçant même de détruire les murailles et les remparts. Avec des assiégeants il fallut capituler. M. de BUISSON, à travers une grille, leur fit un beau discours accueilli par des huées, après quoi on leur donna à chacun 5 sous ( environ 1 franc), en leur intimant l’ordre de quitter le territoire de GAP. Ordre très facile à donner, impossible à exécuter, car les communautés voisines, aussi féroces aujourd’hui qu’hier, fusillaient sans pitié ceux qui tentaient de forcer leur consigne. GAP nourrit donc ces hordes jusque vers le 20 décembre, époque où furent rendues libres les communications de cette ville avec les pays environnants.

Le 25 décembre il ne restait plus un seul malade en traitement, tous les habitants étaient rentrés, à la réserve de l’évêque et de quelques nobles. Il y eut ce jour là une magnifique procession composée de tous les citoyens, le Te Deum fut chanté devant une foule immense et recueillie. Après la cérémonie, au moment où les Capucins reprenaient le chemin de leur couvent, les officiers municipaux, les notables, le peuple en masse pressèrent sur leur pas, et les accompagnèrent en poussant des vivats et des acclamations. A la porte du couvent M. VELIN, avocat et premier consul, les remercia chaleureusement et leur dit, qu’après Dieu, c’était à eux que GAP devait sa conservation. Le père ANDRE, les larmes aux yeux, répondit que ses frères et lui n’avaient fait que leur devoir, et qu’ils seraient toujours au service de la ville. Il est beau de voir cette unanime et touchante manifestation en l’honneur de ces héroïques soldats de la charité et de la foi. Huit des leurs étaient morts glorieusement sur cet épouvantable champ de bataille ; quatre autres avaient été atteints, parmi lesquels le père ANDRE, frappé deux fois ; ce dévouement est d’autant plus admirable, qu’eux seuls, parmi les ecclésiastiques, parmi les moines avaient consenti à soigner les malades, que dis-je ? à rester dans la ville. Le héros laïque de ces temps affreux ne fut pas oublié de ses concitoyens ; le conseil municipal vota qu’il lui serait décerné une récompense au nom de la ville, et le gratifia de remerciements les plus chaleureux. Seulement, le vote fut une lettre morte, la récompense resta en projet, et ces mêmes ennemis qui l’avaient déjà attaqué si perfidement, renouvelèrent leurs accusations ; la jeunesse de GAP, faillit même l’assassiner au mois de mars suivant.

Il nous reste maintenant à faire connaître les résultats de la peste, et ce ne sera pas le chapitre le moins curieux de cette triste histoire.

 « LE COURRIER des ALPES » : N° 357 – Mardi 22 Avril 1856

Il nous est fort difficile de donner le chiffre exact des victimes de la contagion. Si l’on veut bien réfléchir que les registres de l’état civil étaient tenus par les curés, d’une manière incomplète même en temps ordinaire ; que tous les ecclésiastiques ont cherché pendant la 0peste un refuge en dehors ; qu’enfin l’imagination populaire comme nous en sommes tous les jours les témoins, grossit démesurément les désastres et les malheurs, une telle difficulté n’a rien qui puisse étonner. Les documents de l’époque varient de 6.000. à 2.000 morts. Beaucoup de gens prendraient un juste milieu, mais dans le cas présent, ce serait une absurdité d’agir ainsi, attendu qu’il n’est pas admissible que la moitié de la population de GAP ait été enlevée par le mal. Les Capucins bien placés pour savoir la vérité, disent que le nombre des malades fut de 5.000 et celui des morts de 3.000. Mais ces évaluations sont elles-mêmes exagérées. En effet, d’après des documents officiels, la population de GAP vers cette époque ne montait pas à 7.000 habitants. Il est de toute impossibilité d’admettre sur ce nombre 3.000 malades et 3.000 morts ; réduisons ces chiffres à 2.000 morts sur 3.500 malades environ et ce résultat est déjà en dehors de toute proportion avec ce que nous voyons pendant les épidémies les plus meurtrières.

La contagion fut particulièrement fatale au parti protestant ; non pas que les Réformés fussent frappés de préférence aux Catholiques mais parce que restés seuls, sans ministre en face du danger et de la mort, voyant d’un autre côté les Capucins se multiplier, venir au secours de tous sans distinction de religion, ils se convertissaient en disant :

  • Ces gens là valent mieux que notre ministre qui a fui –

L’un de ces nouveaux convertis, le sieur FALQUIN, légua en mourant une grosse somme destinée à l’érection d’une chapelle de Saint-Roch au couvent des Capucins. La chapelle élevée, il fallut un tableau pour orner l’autel, seulement les artistes manquant à GAP, on courut à GRENOBLE, à la recherche d’un peintre ; M. ROUYER se présenta, fit le tableau, réclama beaucoup d’argent, et cela ne l’a pas empêché de rester complètement inconnu.

GAP éprouvé par tant de malheurs n’hésita pas cependant à déclarer la guerre à quatre pharmaciens, guerre injuste ; il faut le dire, et qui ne tourna pas à son avantage. Au commencement de la maladie, le 9 juillet, était intervenu, nous l’avons vu, un accord entre la ville et les pharmaciens. Ceux-ci devaient fournir aux pauvres tous les médicaments nécessaires et la ville paierait d’après une taxe faite par deux médecins et consentie par les consuls. Le 12 juillet la taxe fut faite, par un seul médecin, il est vrai, mais en présence des consuls qui n’élevèrent aucune objection. Donc, quand les pharmaciens présentèrent leurs mémoires, mémoires d’apothicaires, je le veux bien, la municipalité devait payer sans murmurer. Il n’en fut pas ainsi. L’administration jeta des hauts cris, elle ne reconnut plus la taxe parce qu’un seul médecin l’avait faite, elle prétendit que les consuls, n’étant pas de la partie avaient agi en aveugle, enfin elle soutint que le médecin avait outrepassé ses droits, attendu qu’il était chargé de taxer les drogues qui entrent dans la composition des parfums, et non les parfums eux-mêmes.

  • Les drogues, disait excellemment Me ROCHAS procureur, signataire du mémoire de la ville, les drogues, par le mélange et le secret de celui qui les travaille, reçoivent une forme qui leur fait produire un effet qui n’est pas du à leur nature et qui résulte seulement de l’industrie de l’opérateur, laquelle anime et donne un être plus noble à la matière de ces drogues " –

Pensée juste, mais exprimée en toute autre langue qu’en français. Me ROCHAS était plus heureux dans ses essais de plaisanterie sur MM. Les apothicaires lesquels, dit-il, restèrent dans leurs boutiques comme en des citadelles, sinon lorsqu’il s’offrait quelque occasion de profit, et encore, depuis l’arrivée de M. le docteur de BUISSON ( 14 août), ils n’on plus bougé. Ce mémoire nous apprend que le parfum composé par ce médecin était fort célèbre par toute la province, et que M. de BUISSON toucha des deniers de la ville de 4 à 5.000 livres ( environ 20.000 Frs). Il y eut procès devant le parlement. Les pharmaciens, hommes remplis de flegme, se défendirent en présentant d’une main la convention du 9 juillet, de l’autre leurs mémoires ; ils n’avaient pas besoin d’autre défense, car la ville était évidemment de mauvaise foi ; d’ailleurs il est odieux de marchander comme des cuisinières quand il s’agit de payer des dépenses faites dans un grand danger pour arracher à la mort de pauvres citoyens, la ville paya aux quatre pharmaciens une somme d’environ 40.000 francs de notre monnaie.

GAP eut encore des procès contre le fossoyeur JANSELME et la commanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem. Le premier avait creusé avec un zèle vraiment méritoire quelque chose comme 2.000 fosses à 3 sous l’une, il fut rétribué convenablement quant à la commanderie, on lui avait pris son champ et sa récolte 9 charges ½ de blé froment. Pour l’indemniser, le parlement lui accorda une somme d’à peu près 1.500 frs de nos jours. Enfin il y eut des poursuites contre divers particuliers accusés de vols commis durant la peste, mais les faits purent être suffisamment prouvés.

Résumons d’un seul mot la situation financière de GAP en 1631 ; elle avait plus de 120.000 F. de dettes. Certains économistes prétendent qu’une communauté chargée de dettes est dans la plus heureuse situation du monde, attendu que chacun s’intéresse à sa prospérité. A ce compte, GAP devait être au comble du bonheur et la fin de cette notice me ferait assez croire qu’il en était ainsi.

Après les grandes calamités publiques, il y a dans les populations des explosions de folle joie, des enivrements prodigieux, le sage devient fou et le fou devient ce qu’il peut. Ainsi en fut-il à GAP après la peste. Seulement en ces temps déjà lointaine nos pères ne connaissaient guère le sel attique ; ils appréciaient mieux le sel gaulois dont la saveur plus forte convient à des palais de barbares ou d’hommes blasés. Or, le moyen âge dans ses plaisanteries était bouffon, grotesque, scandaleux et profanateur même des choses saintes. Il avait sa fête des ânes et sa fête des fous ; à certains jours prêtres et magistrats paraissaient à l’église travestis en renard ; à REIMS le jour de Pâques, à la procession des chanoines, chacun d’eux traînait un vieux hareng ; à PARIS le clergé conduisait un renard vêtu pontificalement, la tiare sur la tête. Comme on mettait des oiseaux à la portée du sire, celui-ci se précipitait dessus pour les dévorer et chacun de rire aux éclats. Je laisse dans l’ombre ce qu’il y avait de plus scandaleux. Le bon sens, venait-il à protester, certains docteurs prouvaient que tout cela était fort agréable à Dieu

  • Tous nous avons un grain de folie qui a besoin de s’évaporer, disait l’un d’eux. Ne vaut-il pas mieux qu’il ait à fermenter dans l’église, sous les yeux du Très-Haut, que dans l’intérieur du logis –

Si tels étaient les divertissements tolérés, protégés par l’Eglise, jugez de ce que devaient être les divertissements civils. Dans le Gapençais, le grain de folie des habitants s’évaporait au moyen de certaines confréries appelées Abbayes de Malgouvert . A la tête se trouvait d’ordinaire un jeune noble débauché auquel on rendait de grands honneurs ; ainsi, à GAP, il avait entrée et voix délibérative au conseil municipal. Encore de nos jours, il existe un préjugé déplorable, à savoir que la jeunesse est trop bruyante. C’était bien autre chose aux temps dont nous parlons. Tantôt les jeunes gens paraissaient sur des tréteaux en place publique et là, à l’exemple des anciens, jouaient la tragédie avec masques, cothurnes, porte-voix aux accents terribles ; tantôt ils se répandaient le soir dans les rues, brisant les vitres des maisons, déplaçant les enseignes, agitant les sonnettes des bons bourgeois et poussant des hurlements effroyables. Mais la spécialité de l’abbaye de Malgouvert c’était de donner des charivaris. Il ne se mariait pas un veuf ou une veuve sans une sérénade infernale. Coutume ridicule, après tout, attentatoire à la liberté des citoyens. Le protestantisme balaya sans pitié ces bouffonneries, ces farces indignes. En 1601, un règlement municipal, œuvre des commissaires députés par le roi par l’exécution de l’Edit de Nantes, considérant les débauches de l’abbaye de Malgouvert, la supprima entièrement. Plus tard, elle cherche à renaître ; en 1624 un M. de BELLEVUE, abbé de la jeunesse, demanda entrée en la maison de ville. Le conseil le pria de vouloir bien se conformer aux lois qui avaient prononcé la suppression de l’abbaye. En 1631 elle ressuscita plus bruyante, plus turbulente que jamais. Voici comment s’explique à son égard le premier consul VELIN

« Il s’est formé, dit-il, une ligue de vagabonds avec un chef, et en dehors de toute autorité. L’abbaye de Malgouvert est cassée depuis longtemps, néanmoins ces vagabonds se réunissent pour insulter et violenter les habitants, surtout ceux de ladite ville qui se sont mariés, et ils battent ceux qui ne veulent pas lâcher leur argent. Ils commettent de grandes insolences tant de jour que de nuit ; ils marchent en criant incessamment des paroles sales et deshonnêtes, offensant de faits et de paroles ceux qui vont par la ville…Ils vont même jusqu’à attaquer des femmes, et hier, M. de BUISSON et moi avons été assaillis par une bande de jeunes gens armés de pierres et d’épées : M. de BUISSON a été grièvement blessé »

Tels étaient les amusements de la jeunesse de GAP en 1631 ; ils devinrent intolérables à un point tel que le parlement de GRENOBLE intervint un beau jour et châtia les perturbateurs avec une implacable sévérité. Le nom de l’abbaye de Malgouvert a cependant surnagé jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, et la plupart des villages ont conservé l’appellation d’abbé de la jeunesse.

Pour être complet, ajoutons que la peste reparut à GAP au mois d’août 1631, que l’émigration se fit dans de larges proportions, mais les cas furent peu nombreux, les ravages presque insensibles, et cette recrudescence ne donna lieu à aucun incident digne de nous arrêter un instant.

Ch. CHARRONNET
Archiviste des H.A.(né le 27.2.1829 à CHATEAUROUX (36) décédé en 1863 )
(Recopié à partir des A.D.des H.A.)
Janine LOPEZ-BEAUME

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