DEUX ZEPPELINS SUR LARAGNE - 20 OCTOBRE 1917

Le texte qui suit est la transcription presque intégrale d’un manuscrit de M. Joanis SAUSSE, instituteur à Laragne en 1917. La fille de M. SAUSSE, Jeanne, épousa Marcel METAILLER, frère de mon père Jean, et ainsi ce dernier put avoir connaissance du manuscrit.

Mon père, né en février 1913 à Laragne, se souvenait parfaitement « du Zeppelin » et racontait être allé jusqu’au pont de Véragne pour s’approcher du lieu de l’atterrissage du dirigeable. A partir des années soixante, il collectionna les cartes postales éditées à l’occasion de ce fait divers. De plus, il récupéra chez le serrurier BONHOMME un croisillon de la carcasse. Peut-être est-ce le manuscrit de M. SAUSSE qui déclencha la constitution de cette collection qu’il eut l’occasion d’exposer, avec celles d’autres Laragnais, dans les salles du château.

Article mis en ligne le 27 mars 2019

par METAILLER Jean-Paul

Le matin du 20 octobre 1917, à 8h10, Mme RICHAUD receveuse des Postes aperçoit un dirigeable au-dessus de la localité du côté d’Arzeliers, à une très grande hauteur. On ne pouvait distinguer à quelle armée il appartenait.

L’appareil a vogué au-dessus du village, est allé sur Beynon où il est descendu à moins de 1000 m. de hauteur. D’après les ouvriers de l’usine [électrique] il paraissait désemparé. A 9h½ il était sur Mison. Nous avons été avertis et avons conduit tous les élèves sur les Aires. On voyait très bien l’aérostat : il était à 500 ou 600 m. de hauteur au-dessus du Buëch, entre le Niac et Châteauneuf. A l’aide de lunettes on voyait très bien le dirigeable qui cherchait à s’élever sans pouvoir y parvenir. A ce moment on croyait qu’on avait affaire avec un appareil français : on pouvait voir un pavillon blanc et rouge flotter à l’arrière.

Le dirigeable baissa rapidement, bientôt les maisons le cachèrent. Pour le suivre les enfants et beaucoup de personnes allèrent au-delà du pont de Véragne. L’aérostat descendait toujours, tantôt horizontal, tantôt presque vertical. Bientôt il atterrit dans le Buëch. Les élèves petits et grands, que nous n’avions su retenir, couraient dans les champs du côté du Buëch. Tout à coup on vit une grande flamme rouge suivie d’une épaisse fumée : le dirigeable était en feu.

Vue générale du Zepplin L. 45 dans toute sa longueur tombé à La Ragne das le Buëch, le 20 Octobre 1917

Des chasseurs qui se trouvaient près de l’endroit de l’atterrissage ont pu suivre toutes les péripéties. Après un premier atterrissage dans le lit de la rivière, un moteur est resté à terre et 4 hommes de l’équipage ont pu sauter à terre. Le ballon s’est un peu élevé et a été plaqué par le vent à l’angle sud ouest de Bricon à 1000 m. environ du 1er atterrissage. Le restant de l’équipage, 13 hommes, est descendu et s’est reculé d’une centaine de mètres ; un officier a sorti son revolver et a tiré sur le ballon. Tout l’équipage a salué pendant que les flammes dévoraient l’aérostat. Les personnes présentes ont fait prisonnier l’équipage qui n’a pas résisté. Tous les prisonniers ont été conduits à Laragne.

Je suis arrivé un des premiers près du ballon, allant à la recherche des élèves qui étaient éparpillés le long des gravières du Buëch. La toile qui couvrait le ballon était brûlée, sauf à la partie inférieure où elle était intacte. Les nacelles brûlaient. L’une d’elles était à 3 ou 400 m. sur la rive droite. Je restais stupéfait en présence du monstre qui mesure 200 m. Ce serait peut-être un « Perceval », genre semi-rigide. La partie inférieure était brisée, mais la carcasse était à peu près intacte. Nous avons fait le tour de l’appareil ; nous avons pu voir comme tout était bien combiné : hamacs suspendus et la plupart intacts, câbles, bidons, commandes, etc. tout cela avait peu souffert.

Deux foyers d’incendies étaient allumés sur les deux nacelles. On n’osait en approcher de crainte des explosions. Malgré cela bien des objets, les uns d’une grande valeur ont été enlevés : jumelles, revolvers, boussoles, magnétos, manomètres, etc. Un rapide service de surveillance aurait pu empêcher cela, ainsi que certaines autres dégradations qui ont été commises …

Le soir, nous avons conduit les élèves en promenade près de l’aérostat. Un service d’ordre était organisé. La foule était dense (plus de 600 personnes) ; et l’endroit peu propice où le ballon s’était échoué ne permettait pas d’en avoir une vue d’ensemble.

Vers 3h½ un cri s’est élevé : « encore un » ; on a aperçu, au-dessus de Chabre, un second appareil. Un mouvement de frayeur a secoué les promeneurs. Beaucoup ont pris le chemin du retour. Ce nouvel appareil était presque vertical, ses moteurs étaient éteints : il voguait à 1500 m. au-dessus du niveau du Buëch (plus haut, si on compare son volume à celui du matin tel qu’on le voyait de Laragne, au moins 3000 m. et même plus). Il paraissait plus long et plus mince que celui du matin. Il est passé au-dessus de la carcasse de son congénère et a disparu du côté de Sisteron, paraissant baisser de plus en plus. Dans la soirée le bruit a circulé qu’il avait atterri et péri, comme celui de Laragne, près de Châteauneuf Val Saint Donat, à 15 Km au sud de Sisteron. Le lendemain matin on a appris qu’il n’en était rien et qu’il avait été jeté à la mer près de Rognes (Bouches du Rhône).

Le Zeppelin qui est tombé à Laragne faisait partie d’un raid sur Londres. Ce raid n’a pas réussi. La flotte aérienne a été dispersée par la tempête et plus de la moitié des Zeppelins ont été détruits, d’après les journaux.

L’équipage du Zepplin L. 45 fait prisonnier à La Ragne, avant l’interrogatoire

Ces évènements, extraordinaires pour notre localité, ont attiré dans la soirée et le lendemain beaucoup de visiteurs et toutes les autorités. Les prisonniers ont été interrogés à la mairie. L’un d’eux s’était légèrement blessé en atterrissant, il a été pansé par le major ; un autre qui avait les pieds gelés a été conduit à l’hôpital auxiliaire.

L’équipage comprenait un lieutenant commandant, un lieutenant en second, un aspirant, un adjudant maître mécanicien et 13 hommes. Tous portaient l’uniforme de la marine allemande. Les hommes paraissaient plutôt contents ; les officiers paraissaient soucieux. J’ai pu causer avec l’un d’eux qui parlait assez imparfaitement le français, mais assez pour se faire comprendre. Il venait, m’a t-il dit, du Schleswig ; leur base est à Héligoland. A ma demande s’ils allaient sur la France ou sur l’Angleterre, il m’a dit qu’ils étaient en manœuvre et avaient été pris par un vent très violent et qu’ils n’avaient pu diriger leur ballon. Ils ont bien souffert du froid, l’altimètre marquait 6200 m. En croisant le front français ils ont été canonnés, mais sans résultat. Ils sont passés sur une grande ville (Lyon) où il y avait beaucoup de brouillard. Ils n’ont pas lancé de bombes ? Une trentaine étaient dans le ballon.

Je lui ai appris que le 2ème ballon était tombé à la mer et il m’a demandé l’endroit. Je le lui ai montré sur une carte PLM affichée dans le couloir de la mairie et il a ajouté : « près de Marseille ». Il m’a également demandé l’emplacement de Laragne sur la carte. Il avait l’air de se remémorer tout son voyage qui durait, a-t-il dit, depuis plus de deux jours ? A une question sur l’état économique en Allemagne : « On est moins bien qu’avant la guerre, mais nous ne manquons de rien. C’est bien long et tout le monde veut la paix ». Débarrassez-vous donc du Kaiser, lui ai-je dit : « C’est bien difficile ? ». Et nos prisonniers ? : « Ils sont très bien soignés, travaillent dans les champs avec les femmes et les enfants ». Il devenait presque poétique. Et la révolte de la flotte ? : « C’est peu de chose, à peine une quinzaine de meneurs ». Le tout était agrémenté de beaucoup de « p » et de « ch ».

La conversation aurait continué sans un gendarme froussard qui est venu y mettre fin à mon grand regret.

Moteur laché au milieu du Buëch par l’Équipage du « Zepplin L-45 » - 20 Octobre 1917

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